Scènes
13 février 2012
O femmes ! femmes ! femmes !
À propos de Figaro ! Le directeur du Théâtre de Carouge, Jean Liermier, crée sa version du Mariage de Figaro. Une pièce de Beaumarchais qu’il a adaptée en se frottant au livret que Lorenzo Da Ponte a réalisé pour Mozart. Alors, Beaumarchais + Mozart = Figaro ! ? Entretien.
Vous êtes un familier des Noces de Figaro que vous avez mis en scène à l’Opéra national de Lorraine. Comment cela influence-t-il votre approche du texte de Beaumarchais dans Figaro ! ?
J’ai tout de suite été séduit par l’adaptation faite par Lorenzo Da Ponte pour Mozart. Il a su relever un vrai défi car toute l’adresse dramaturgique de Beaumarchais s’exprime dans cette pièce pré-révolutionnaire à l’intrigue foisonnante et aux rebondissements en cascade !
Un opéra moins politique que la pièce, aussi ?
Da Ponte a apporté quelques aménagements politiques bien plus fondamentaux que de simples coupures faites pour contourner la censure. J’en veux pour preuve l’air de Barberine, au début du quatrième acte, au cours duquel une petite jeune fille de rien a toute la lumière braquée sur elle… Mais surtout, il rend l’opéra plus elliptique que la pièce, notamment en resserrant l’action (on passe de cinq à quatre actes) sur les protagonistes.
Mon envie était de partir de la structure du livret et de « réinjecter » le texte original de la pièce. Les comédiens ne chanteront pas mais il s’agira d’une version de chambre parlée avec, comme seule musique, la langue de Beaumarchais…
Cette langue qui a inspiré Mozart !
Probablement. Les Noces de Figaro suivent de peu Le Mariage de Figaro, et c’est forcément dans les rapports avec la pièce de Beaumarchais que s’appréhende le chef-d’œuvre mozartien.
Mais il faut se souvenir que la création de Beaumarchais fut un événement théâtral retentissant, et que les conditions dans lesquelles la pièce s’est répandue en Europe sont exceptionnelles : c’est une vague, un feu roulant, un événement médiatique (savamment orchestré par l’auteur !…) qui a pour cible le système déliquescent qu’est l’Ancien Régime.
Comment revenez-vous au théâtre avec une structure dramaturgique si… orchestrale ?
J’ai essayé de rendre de la façon la plus saillante les situations théâtrales explosives inventées par Beaumarchais : Marceline qui cherche à ravir Figaro à Suzanne, avant de découvrir qu’elle est en fait sa mère ; la Comtesse, à cause des frasques de son époux, contrainte d’inventer le stratagème qui consiste à prendre la place de sa domestique pour le reconquérir ; Suzanne qui, mariée depuis une poignée d’heures à peine, fera souffrir Figaro par amour ; un Chérubin ado, brut de décoffrage, qui cristallise les crises, semant la zizanie partout où il passe – électron libre, incarnation du désir.
Quid de votre approche du personnage de Figaro ?
Pour moi, Figaro n’est pas un héros. C’est une petite voix dans la nuit, celle d’un ex-coiffeur devenu chauffeur, un domestique (Suzanne et lui n’ont même pas obtenu de leurs « patrons » une pleine journée de congé pour leur mariage…), un soumis, qui s’élève pour dire non ! Ce qui est beau, c’est d’assister à travers lui, à travers son destin, à la naissance d’une opposition, d’une révolution.
Ce nouvel opus vous donne l’occasion d’interroger – toujours plus – la légitimité des liens du mariage, de sonder les profondeurs du sentiment amoureux…
Effectivement, c’est le cœur de l’histoire. À quelques heures de sa noce avec Figaro, Suzanne voit d’un mauvais œil le cadeau de mariage du comte Almaviva : un lit, et surtout la meilleure chambre du château, attenante à celle de ce seigneur en mal de restaurer le droit de cuissage qui lui permettrait de profiter des charmes de la jeune mariée avant son promis…
Mais il n’est plus question de se laisser faire. Le comte devra affronter une coalition qui triomphera de son désir et de ses droits.
Ce qui m’intéresse ici, c’est l’Histoire avec un grand H quand elle est inextricablement mêlée aux petites histoires, une intrigue d’adultère sordide, d’abus de pouvoir.
Si vous deviez résumer votre pièce en une phrase ?
Une folle journée, une course contre la montre, où le Désir s’oppose à l’Amour !
Une Mozart’s touch en quelque sorte ?
(Rires) Oui, aux lois qui contraignent les relations sociales, Mozart superpose la loi du désir, il fait de l’amour le champ de bataille d’un affrontement de classe.
Propos recueillis par Francis Cossu
Figaro ! d’après Beaumarchais, du 24 février au 18 mars 2012 (pas de représentation le 15 mars). Répétition publique, le vendredi 17 février 2012, 14h-16h (entrée libre). Visite thématique au Musée d’art et d’histoire, le dimanche 18 mars 2012 à 14h (réservation conseillée : visite@tag.ch, +41 (0)22 308 47 209). Plus d’infos sur www.tcag.ch et au +41 (0)22 343 43 43 .

Commentaires