Textes

14 octobre 2011

Brecht, mort ou vif ? Un entretien avec Bernard Dort

À propos de Têtes rondes et Têtes pointues. Grand spécialiste de Brecht, Bernard Dort répond aux questions de Gilbert David en 1978. Extrait.

On pourrait évoquer  des représentations marquantes que ce soit celle de Strehler ou de Dario Fo, qui feraient parler Brecht d’une certaine façon et faire peut-être un tour d’horizon dans la pratique épique.

Bernard Dort : Strehler et Dario Fo voilà deux bons pôles. J’ai pour l’un et pour l’autre une grande admiration et je ne veux pas les opposer l’un à l’autre, de manière manichéenne. Ce qui m’avait évidemment beaucoup frappé dans les représentations de Strehler.

Ce qui continue à me fasciner, c’est un mode d’exercice du théâtre épique qui implique une profonde transparence théâtrale, dans la constitution, la reconstitution d’images à partir des pièces de Brecht, mais pas seulement à partir d’elles, d’images à la fois évidentes et entièrement codées qui instaurent une coincidence totale entre le réel et le théâtre — d’où vient que les spectacles de Strehler soient tout ensemble clairs et mystérieux, dans un déroulement ample et tranquille.

C’est la fresque que je trouve fascinante chez Strehler: cette succession d’images et de gestes à la fois très simples et complètement recomposés. Sans oublier la présentation permanente du théâtre — très importante aussi chez Brecht — le théâtre y est continuellement cité, appelé, exorcisé; sur le bord de la surenchère théâtrale, le théâtre se pose et s’efface toujours, chez Strehler, presque sensuellement.

Une grande rêverie stréhlérienne

Évidemment, il y a une contre-partie, c’est la domination du metteur en scène. Un des problèmes avec Strehler — j’y ai été sensible mêm dans Arlequin valet de deux maîtres, plus encore avec son Roi Lear — c’est que le spectacle devienne une grande rêverie stréhlérienne sur le monde et que les acteurs n’y soient plus que des ombres chinoises. L’acteur, chez Strehler, a tendance à être soit mécanisé entièrement, soit gommé, supprimé: dans ses spectacles les corps sont presque complètement effacés.

Avec Dario Fo, à l’inverse, le corps resurgit comme vérité, comme porteur d’une vérité, dans des images théâtrales qui sont des images au fond assez conventionnelles…

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