Textes

30 mai 2011

Brecht et le théâtre musical

À propos de Têtes rondes et Têtes pointues. Rien de plus naturel chez le dialecticien Bertolt Brecht que sa conviction que la musique est nécessaire à ses œuvres : il a d’ailleurs travaillé étroitement avec d’importants compositeurs et exercé sur eux une influence souvent décisive. Il les mettait cependant en garde contre le pouvoir de séduction de la musique.

Comme toujours, Brecht se révèle théoricien et praticien (lycéen, il avait déjà séduit les jeunes filles en leur présentant ses propres ballades, s’accompagnant à la guitare). Quelques années avant sa mort, alors qu’on l’interrogeait sur ses débuts et le choix de son métier, il eut cette réponse ambiguë : « J’ai commencé par écrire des chansons que je présentais à mes connaissances afin de leur faire plaisir autant qu’à moi. »

Sa vie durant, Brecht nota et déplora la profanation dont la musique était l’objet, tout comme l’exploitation de son « effet narcotique », dans les maisons d’opéra et les salles de concert, qu’il considérait comme le refuge pseudo-religieux de la bourgeoisie finissante, profanation et exploitation également présentes dans la musique militaire et la publicité. Dans son journal de travail il parle à plusieurs reprises des « chorales de Coca-Cola » qu’il entendait pendant la guerre à la radio hollywoodienne.

Adolescent, Brecht avait eu l’occasion d’entendre aux foires d’Augsbourg des ballades des brigands, chantées dans les rues au son d’orgues de Barbarie. Plus décisives encore furent pour lui les chansons satiriques de Frank Wedekind, dont on présentait de nombreux arrangements dans les cabarets. Cette musique « appliquée » donnait plus de relief aux textes crus et provocateurs du genre populaire, reliés à la vie, aux expériences quotidiennes. Voulant choquer le public, Brecht s’amusa à transformer ce matériau, y ajoutant des contenus personnels, souvent à saveur anarchique, comme il le fit plus tard dans les « chorales de Baal ». Il s’agissait d’« épater le bourgeois », selon une attitude empruntée au XIXe siècle français.

Mais il lui importait aussi de s’opposer à l’élitisme d’un art ésotérique de l’isolement, représenté par Stefan George ou encore Arnold Schönberg, un art réservé aux élites. L’attitude commune à la jeune avant-garde des années 20 (Bertolt Brecht, Kurt Weill, Hanns Eisler, Paul Hindemith, etc.), qui allait se fractionner au cours des dernières années de la République de Weimar, se résume en une pratique artistique anti-romantique et anti-ésotérique, une pratique dirigée en fait contre le wagnérisme.

On constate qu’il s’agissait essentiellement d’une attitude de combat, lorsqu’on se rappelle les conditions historiques qui ont marqué cette génération.

Albrecht Betz

 

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