Scènes

30 décembre 2011

Ubu au Carouge

À propos d’Ubu enchaîné. Ubu n’en est pas à sa première apparition sur le plateau du Carouge. Retour sur une production carougeoise déjà ancienne.

La créature de Jarry est depuis longtemps entrée au panthéon des personnages légendaires ; si Ubu enchaîné et Ubu cocu sont moins fréquentés, Ubu Roi forme depuis longtemps un classique du théâtre. À Carouge, les spectateurs ne l’ont cependant vu que deux fois, en… 1975 et 1979.

François Rochaix entame alors sa première direction du Théâtre de Carouge-Atelier de Genève. Pour la saison 75-76, outre de nombreuses « petites formes », il a programmé trois grandes productions : un Labiche peu connu (La Chasse aux corbeaux), qu’il monte avec Martine Paschoud, une Mère Courage et ses enfants dont il se charge aussi, et un Ubu roi mis en scène par Michel Soutter (1932-1991). Le réalisateur genevois – avec Alain Tanner et Claude Goretta, l’un des grands représentants du « nouveau cinéma suisse » – s’était adjoint Jean-Claude Maret pour les décors et les costumes, Arie Dzierlatka et Guy Bovet pour la musique. Il avait distribué Georges Wod en Père Ubu, Juliette Brac en Mère Ubu, et l’on retrouvait à  leurs côtés une distribution forte de dix acteurs romands : François Rochaix, Dominique Catton, Claude Para, Hélène Friedli, François Creux, Pierre Nicole, Gilles Laubert, Daniel Wolf, Armen Godel, Nicole Die. Vingt-cinq représentations publiques furent données du 23 mars au 1er mai 1976, auxquelles s’ajoutèrent huit matinées scolaires. Le spectacle ne remplit qu’à peine plus de la moitié de la salle.

Photo: Daniel Vittet

Les journaux de l’époque permettent de se faire une idée de cet Ubu Roi qui divisa  la critique. On a ainsi un aperçu du premier acte grâce à Christiane Perros (La Tribune de Genève) : « un lit occupe tout l’espace et le jeu est entièrement axé sur cet instrument de travail. Les scènes de foule sont suggérées par les bruitages : un vacarme de chaînes nous fait comprendre que tous les nobles choient dans la trappe. »

Les critiques de La Suisse, du Courrier se montrent dubitatifs, voire négatifs. La même Christiane Perros jugeait le spectacle « trop sage » mais appréciait le trio Wod-Brac-Rochaix : le premier, notamment, « [faisait] ressortir toute la bestialité, la faiblesse et les craintes » du Père Ubu. Mais Catherine Unger (Le Journal de Genève) a tant apprécié qu’elle « en oublie pour une fois les affreuses parois latérales en béton » du Théâtre de Carouge ! (Les parois seront recouvertes de peinture noire la même année.) Quant à Patrick Ferla (La Tribune de Lausanne-Le Matin), il qualifie cet Ubu Roi de « beau et fragile ». Il pointe un aspect du spectacle : sa « manière fragile et pointilliste ».

Les critiques parisiens abondent dans ce sens : pour Michel Cournot (Le Monde), « on ne saurait imaginer une approche plus légère, plus douce […] la touche de Michel Soutter est délicate » ; le spectacle restitue à Ubu Roi « deux qualités foncières que, pour un peu, l’on oublierait […] la bonté et la poésie ». Matthieu Galey, dans Le Quotidien de Paris, renchérit : « C’est un autre Ubu, soudain, un pantin débarbouillé des vieux masques tristes du canular de potache, éternellement (et religieusement) conservés par la tradition ’pataphysique […] Ce Jarry selon Soutter donne beaucoup à penser. Transposée dans le réalisme le plus sordide, sa comédie y gagne une force très surprenante […] c’est un des Ubu les plus frappants, les plus incisifs, les plus neufs que j’ai jamais vus, cornegidouille ! » On comprend mieux pourquoi certains journalistent purent être désarçonnés, tant la production semble avoir déjoué les attentes.

François Rochaix programmera en 1979, en accueil, des spectacles de Peter Brook, dont trois représentations d’un Ubu créé aux Bouffes du Nord (à Paris) en 1977. Par la suite, pas d’Ubu au Carouge avant 2012 !

Florent Lézat d’après Joël Aguet, Le Carouge 1958-2008

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