Scènes

13 janvier 2011

Trucs et astuces pour une pièce à ressorts

À propos de Monsieur chasse ! Nicole Grédy, scénographe et accessoiriste du spectacle, parle de son travail pour cette pièce exigeante. Conception du décor, choix d’une esthétique, modifications au cours des répétitions : où l’on se rend compte que rien ne va de soi et que le hasard a aussi son mot à dire…

C’est la première fois qu’il m’arrive de vraiment découvrir  sur le plateau mon décor construit et peint par d’autres : d’habitude, je conçois les décors puis les réalise en partie moi-même. C’est aussi la première fois que je travaille sur un aussi gros décor, dans une grande institution. Cela me touche qu’autant de gens aient travaillé (et continuent de travailler) pour arriver à concrétiser mes idées ou celles que nous avons eues avec Robert (Sandoz, ndlr).

Le texte est tellement contraignant que nous avons beaucoup travaillé ensemble, en avançant pas à pas dans la pièce, en faisant des essais, des maquettes… Le défi ici, c’est que nous avons trois semaines sur le plateau pour apprivoiser un décor tout de même complexe. Dans nos autres projets, le décor – plus simple – était prêt le premier jour. Dans Kafka sur le rivage, Robert savait à quoi s’attendre, dans les grandes lignes ; pas ici. 

Années 50
Robert ne voulait pas un décor Belle Epoque (la période durant laquelle se passe la pièce de Feydeau, ndlr) ; il ne désirait pas non plus un décor évoquant aujourd’hui – pour lui, si l’époque était 2011, les couples qui se déchirent auraient probablement des enfants. Voilà dans les grandes lignes comment nous ayons retenu le style des années 50.

 

Une certaine carte postale... (Photo : Nicole Grédy et DR)

De mon côté, je suis partie d’une carte postale où l’on voit un homme de dos, habillé d’une chemise à carreaux. Il regarde un tableau au second plan, un tableau lui aussi constitué de carreaux. Cette image avait un lien pour moi avec

Monsieur chasse !, mais je ne savais pas qu’en faire, comme si c’était trop tôt. J’ai cherché dans toutes sortes de directions. C’est Anne-Laure [Futin, la costumière, ndlr] qui m’a, sans le vouloir, éclairée . Un jour, elle m’a envoyé des images d’une cuisine de la série Mad Men, avec une tapisserie à la Burberry :  j’ai tout de suite repensé à ma carte postale. Le motif de lignes croisées allait parfaitement au décor, car il faut camoufler de nombreuses ouvertures dans le mur du lointain.. J’ai beaucoup agrandi le motif pour l’adapter aux dimensions des trappes. Ce n’est donc pas d’abord le sens qui a amené vers cette esthétique, mais une part de hasard.

Le style choisi introduit une certaine désuétude qui situe la pièce avant la libération de la femme, tout en évitant une période de guerre. De plus, les costumes de cette époque mettent en valeur le corps des personnages, des femmes surtout. Cela amène un contraste avec le motif envahissant du décor, cela rend les personnages longilignes, et en particulier celui de Léontine, objet de tous les désirs, comme un bonbon qu’on a envie de manger…

Changements imprévus
Je n’avais pas vraiment fait attention à certains détails du texte : par exemple, le fait qu’il faille des clefs aux portes ! Un autre point dont nous n’avions pas parlé : que les acteurs puissent escalader le décor par la face visible. Nous devons imaginer comment le rendre possible. Si nous l’avions prévu avant, la construction aurait été différente et cela impliquerait moins de travail maintenant. En même temps, c’est normal que ça n’apparaisse que durant les répétitions : quand on a enfin le décor réel entre les mains, on a envie de l’utiliser à fond ! Robert aime explorer toutes les possibilités, en oubliant parfois que la matière a ses limites…

Nicole Grédy (photo : Guillaume Perret)

 

Le décor bouge
Un autre point est venu en cours de route. La fenêtre dont parle Feydeau dans les didascalies n’apparaît plus chez nous (du moins sur un mur du décor), de même que les patères, l’alcôve, la peau d’ours… Mais cette fenêtre a son importance : elle donne accès au balcon qui entoure toute la maison. Or, tout le monde se retrouve, au deuxième acte, au même étage du 40, rue d’Athènes. La fenêtre permet donc des circulations. Nous étions coincés : comment faire venir une fenêtre dans un décor qui n’en comporte pas ? Ce qui d’ailleurs était lié avec un autre problème : comment faire croire, avec un décor identique, qu’on est ailleurs ? C’est Stéphane Gattoni qui a apporté l’idée des roulettes (déjà présentes dans Kafka sur le rivage). Les roulettes ont permis d’amener la fenêtre de manière fluide sur scène, et par extension tout le mobilier. Une autre idée est alors arrivée par contrecoup : celle de l’enfermement. Les personnages croient que le monde est comme ils le voient, ils sont dans l’illusion complète. La fenêtre est vue de l’arrière par les spectateurs, comme un décor de cinéma (avec les châssis qui la structurent, etc.) ; ce sont les personnages qui voient son beau côté. Plus ça avance, plus les spectateurs sont mis dans la confidence, plus les personnages se perdent. Au troisième acte, on avance le mur du fond de manière à ne plus laisser qu’une bande large d’un mètre soixante pour le jeu : les personnages sont encore plus coincés. Le côté ludique du décor donne aussi une impression de maison de poupée.

Scénographe ET accessoiriste
Je ne pratique pas la recherche des accessoires comme quelque chose à part de la scénographie. Pour moi, ces deux rôles n’en forment qu’un (alors que souvent, deux personnes les assument, ndlr). J’ai toujours fait ainsi, ça me paraît plus simple : souvent, c’est en croisant un objet dans une brocante ou un magasin que l’inspiration me vient. C’est aussi lié au fait que dans le théâtre indépendant, il y a peu d’argent : on doit forcément assumer plusieurs fonctions. Dans Monsieur chasse !, il y a relativement peu d’accessoires, mais chaque objet doit « sonner » juste. Mes recherches sont compliquées ici par le fait que je connais peu Genève. A Neuchâtel ou à La Chaux-de-Fonds (ville d’où vient Nicole Grédy, ndlr), je sais où je peux trouver quoi. En même temps, ces recherches dans une ville inconnue me renouvellent et enrichissent mon carnet d’adresse ! 

Propos recueillis par Florent Lézat 

 

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