Scènes

30 mai 2011

La sublime enfance de l’art

À propos de Loups et brebis. Qu’est-ce, cela, cet hilarant présage, ce pitre ahuri et fraternel, ce monstre ? Un comédien. Comme il parle russe (mais quelle importance puisque tout en lui nous est destiné), on l’observe.

C’est quoi, ce jeu outré, de style oriental (oui, les Russes sont des Scythes amoureux de la prose, des barbares aux yeux bridés), de style muet, bonjour Chaplin, Mack Sennett, et qui s’étire voluptueusement en nuances, en privautés, en aveux d’emphase, et je me tape le front, et je me mords les doigts, et je m’arrache les cheveux, et ça semble, un comble ! un don de la nature, une sobre évidence, comme pigeon voie, brochet nage, carpe et lapin s’amusent – non mais, c’est quoi, ce cirque ?

On sent l’âme du personnage, n’importe lequel, qui travaille et qui sourit; on dirait que le comédien, n’importe lequel, complote dans son coin avec son propre rôle, le fabrique, comme on raconte un joyeux cauchemar au matin, tout en étant solidement relié, accordé aux autres. Ils s’appellent : Yourl Stepanov, le plus émouvant peut-être, Ksenia Koutepova, Madeleine Djabraïlova, Roustem Youskaïev, Gallna Tiounina, Polina Koutepova, Karen Badalov, Tagulr Rakhimov, Andreï Kazakov, Ivan Popovski ou Kirill Pirogov.

Ces Russes qu’on dit épris de leurs tyrans depuis toujours, où ont-ils appris la liberté, la grâce, l’absence de doctrine ? Adieu conventions, jolis costumes, coûteux décors ! Il suffit de bouger un guéridon, de remplacer un portrait d’ancêtre par un autre, pour qu’on change de maison. Et que périssent à jamais sur scène la fripe fallacieuse et la frime ! Adieu vieux spectres ! samovars, redingotes, fausses barbes ! Vous n’êtes que des brimborions, des joujoux sans ressorts et sans illusion, votre beauté nous désespère, adieu !

Deux sous, trois bouts de chandelles, si l’on veut, suffisent, en toute clarté, celle du jour qui tombe dans le jardin du lycée, ouste ! une guitare, une clochette au timbre apostolique et orthodoxe, un arbre, c’est assez pour susciter le charme du temps – le temps qui dort, le temps qui règne, et le monde est son rêve. Il est né le théâtre, le loup primordial, pour mieux te manger, mon enfant ! Et coule le pipi des siècles, et tombe la neige du nouvel évangile dans la sablier du temps – encore lui ! Oui, le temps, la littérature, la Russie, c’est pareil.

Dans Ostrovski revisité par Fomenko, iI y a d’impalpables tourments de majordome, des ascensions périlleuses depommier en quête d’un fruit défendu, des trébuchements de douairière fourbue incarnée par une rousse jeune fille, des complots de chipies qui font les fofolles sur un canapé du salon, des agenouillements de sigisbée balourds, des soumissions, des esclandres. Il y a toute l’enfance du monde – celle de l’art, l’ombre, la proie, le beurre et l’argent du beurre.

Maîtres et valets, nitouches et bourgeois, tous sont d’une infantilité répugnante, menteurs, crédules, rapaces, ne songeant qu’à se marier par intérêt, veillant au grain, comme chez Labiche. Bécasses et vieux faisans, vierges se rêvant veuves et riches, oies blanches et insatiables, perruches sur le qui-vive et pièges à loups : la chasse est ouverte, pan! Mais Ostrovski est si bon, et Fomenko si enclin à la douceur et si charitable avec ces escrocs de l’amour qu’ils leur pardonnent leurs vilenies, et que les comédiens les consolent d’être si vivants et si laids.

Mine de rien, Fomenko nous résume en douceur toute l’histoire de la comédie de mœurs – Molière, Goldoni, Labiche, et Woody Allen, tous cousins, dans le marivaudage, et amoureux des cloportes, tous un peu russes côté cour, et aristophanesques côté jardin. Ce spectacle magistral, à lui seul, est un délicat traité du pastiche – et dans le pastiche, il y a l’amour qui est la divine douleur de vivre; et dans la parodie, mais ça ne les effieure pas, il y a le contraire de l’amour.

Un art qui se souvient et qui invente, jamais l’un sans l’autre. Un lien, une salutaire infidélité. C’est cela, la tradition. Et c’est cela, le théâtre.

Frédéric Ferney – Le Figaro – 22.07.1997

 


 

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