Textes

12 novembre 2010

Dans l’atelier du metteur en scène

À propos de Docteur Faustus. Quelle traduction choisir, face à un texte d’origine étrangère ? La question se pose avec acuité, singulièrement dans le cas d’un texte ancien et poétique comme Docteur Faustus (lire aussi l’article « Sonde pour commencer » ou « Commence par sonder » ?). Certains metteurs en scène adoptent des traductions déjà existantes, quitte à les amender pour les besoins de la scène ; d’autres choisissent de tout retraduire, pour produire un texte qui adhère autant que possible à leur vision théâtrale et langagière. Victor Gauthier-Martin a opté pour la première solution.

Une fois la traduction choisie – celle de Jean-Louis Backès en l’occurrence –, le corps à corps avec le texte ne fait que commencer. Dans le cas de Docteur Faustus, les deux autres versions françaises existantes ainsi que le texte anglais ont servi de points de comparaison : ainsi, le metteur en scène et ses collaborateurs ont sans cesse cherché le moyen de rendre les passages obscurs les plus intelligibles possibles pour le spectateur d’aujourd’hui. D’où, parfois, des modifications de la traduction retenue, sans état d’âme superflu.
La diction a aussi entraîné son lot d’adaptations : même si, là encore, la version Backès semble la plus propre à résonner dans la bouche des comédiens, certaines modifications ont été consenties sur la demande de ceux-ci.
Plus essentiel : Victor Gauthier-Martin a opéré dans changements de genre, a dédoublé le personnage de Méphistophélès. Le texte a dû refléter ces changements. Plus essentiel encore : parfois, le sens du texte a légèrement changé suite à des interventions du metteur en scène. L’exemple de l’incipit de la pièce permet en rend bien compte : les premières paroles du personnage principal, Sache où tu vas, Faustus, emploient un ton direct absent des autres versions (Aux études choisis dans la version Danchin, Il faut restreindre tes recherches chez Laroque-Villquin).

Changements assumés

Autre exemple de modification substantielle. Alors que chez Marlowe (et chez ses traducteurs), Faustus, dans la première scène, s’adresse à lui-même (Settle thy studies, Faustus, and begin / To sound the depth of that thou wilt profess : / Having commenc’d, be a divine in shew, etc.), la version scénique issue de la traduction Backès et retravaillée par le metteur en scène change ce procédé en phrases à la première personne : (excepté au début) : Sache où tu vas, Faustus ; commence par sonder / La profondeur de ce que tu veux connaître. / Je suis parti de la théologie ; / J’ai fait semblant d’y rester, etc.

Victor Gauthier-Martin. Photo de répétition (photo : G. Avenel)

Fléchissement du texte original, certes, mais non gratuit : dans son travail, Victor Gauthier-Martin a pour habitude d’essayer d’ouvrir un maximum le « quatrième mur » ; avec le je, Faustus peut s’adresser au public – impossible en s’apostrophant lui-même. De plus, on peut voir dans un personnage se parlant à lui-même, jusqu’à un certain point, folie ou déraison ; plus difficile avec un discours à la première personne. Le texte gagne alors en rationalité – un but visé par le metteur en scène : le thème du monologue devient exclusivement le désir de Faustus d’aller plus loin que toutes les connaissances qu’il a déjà accumulées, son désir de toute-science ; tout climat de délire, tout soupçon de déséquilibre est écarté, un monologue exprimant originellement le doute radical de Faustus évolue vers une démonstration rationnelle du nécessaire passage à la magie.

Les élisabéthains pas si loin

Jean-Louis Backès a systématiquement été consulté quant aux changements ainsi introduits, son avis pris en compte. Sa bienveillance vis-à-vis de ces modifications reflète certainement une conscience des nécessités qui émanent du travail pratique sur un texte en vue de sa représentation.
De plus, Victor Gauthier-Martin et ses collaborateurs se placent dans une position qui rejoint celle des élisabéthains : le texte ne vaut pas comme un monument intangible, il existe pour qu’on l’adapte aux besoins de la scène et des comédiens, de l’effet des différentes scènes sur le public, de sa résonance dans les imaginaires ; même si l’on peut révérer la figure de l’auteur (et Marlowe a fait l’objet d’une grande admiration auprès des écrivains de son temps, notamment dès après sa mort), l’œuvre produite par celui-ci n’a rien d’immuable. On sait d’ailleurs qu’à l’époque élisabéthaine, plusieurs écrivains « mercenaires » amendaient les textes théâtraux en vue de leur représentation, y ajoutaient, par exemple, des passages comiques : Docteur Faustus ne fait pas exception à la règle.

En matière de texte, c’est le plateau qui dicte ses exigences.

Le metteur en scène, dans un processus toujours rivé au travail avec la scène et les comédiens, a choisi la traduction qui lui paraissait la plus proche des exigences du plateau ; il s’est donné la liberté, avec l’accord du traducteur, de modifier cette version, produisant finalement un texte qui lui est propre et restera attaché à cette production de Docteur Faustus. De cela, le public n’a pas forcément conscience : c’est le plateau qui dicte ses exigences. Rester attaché de manière obstinée à un texte donné serait d’un conservatisme illusoire – on l’a vu, se placer dans la lignée des élisabéthains signifie au contraire adopter une posture libre face au texte, ce qui n’exclut nullement le plus grand respect pour l’esprit de ce texte dont les mots ne forment que la lettre.

Florent Lézat
Article basé sur des propos de Juliette Maugard, assistante du metteur en scène
Lire aussi l’article « Sonde pour commencer » ou « Commence par sonder » ? (rubrique Textes)

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