Textes
11 novembre 2010
«Sonde pour commencer» ou «Commence par sonder» ?
À propos de Docteur Faustus. Avant toute mise en scène d’une pièce étrangère, il y a le choix d’une traduction. Tour d’horizon des versions existantes de The Tragical History of the Life and Death of Doctor Faustus.
Trois versions françaises de la pièce de Marlowe (1594 et 1616) sont actuellement disponibles : celle de Fernand-C. Danchin (1935)[1], celle de François Laroque et Jean-Pierre Villquin (1997)[2] et celle de Jean-Louis Backès (2001)[3]. Nous nous penchons ailleurs sur les raisons qui ont poussé Victor Gauthier Martin à choisir la version de Jean-Louis Backès (lire l’article Dans l’atelier du metteur en scène, rubrique Textes). Parcourons ici des extraits de ces trois versions : quelles différences notables ?
D’abord un extrait de la première scène du texte de Marlowe :
FAUSTUS : Settle thy studies, Faustus, and begin / To sound the depth of that thou wilt profess. / Having commenced, be a divine in show, / Yet level at the end of every art, / And live and die in Aristotle’s works. / Sweet Analytics, ’tis thou hast ravished me ! / « Bene disserere est finis logices. » / Is to dispute well logic’s chiefest end ? / Affords this art no greater miracle ? / Then read no more ; / Thou hast attained that end. / A greater subject fitteth Faustus’ wit.
Version Danchin (1935), lue en dernier lieu par Victor Gauthier-Martin :
FAUST : Aux études choisis. Sonde, pour commencer, / La profondeur de celle où tu veux exceller… / Puisque l’on t’a reçu Docteur en Faculté, / Sois théologien, si tu veux, pour la forme, / Mais cherche aussi l’ultime fin de tous les Arts, / Et consacre ta vie aux œuvres d’Aristote. / C’est toi qui m’as séduit, aimable Analytique : / Bene disserere est finis Logices. / Discuter bien serait le but de la logique ? / Et cet Art n’offrirait de miracle plus beau ?… / Cessons d’étudier, tu l’as touché, ce but ; / Pour ton esprit, ô Faust, il faut sujet plus ample.
Version Laroque-Villquin (1997), la première lue par le metteur en scène :
FAUST : Il faut restreindre tes recherches, Faust, et sonder / La profondeur de toutes tes connaissances. / Puisque tu es docteur, joue au théologien, / Mais de ces arts, sache également la fin, / Et consacre ta vie à l’œuvre d’Aristote. / O douce Analytique, c’est toi qui m’as séduit ! / « Bene disserere est finis logices. » / Bien discuter est-il le but de la logique ? / Cet art ne fait-il pas de plus grand miracle ? / Inutile de lire, tu as atteint ton but, / Il faut à l’esprit de Faust un plus ample sujet.
Version Backès (2001), choisie par le metteur en scène et retravaillée avec l’auteur :
FAUSTUS : Sache où tu vas, Faust(us) ; commence par sonder / La profondeur de ce que tu veux connaître. / Je suis parti de la théologie ; / J’ai fait semblant d’y rester, mais je me suis donné pour tâche / D’atteindre le dernier mot de chaque science. / Par exemple, j’ai voulu vivre et mourir dans l’œuvre d’Aristote. / C’est la splendeur des Analytiques qui m’avait séduit ! / Bene disserere est finis logices. / Bien raisonner est le but de la logique. / Vraiment ? / Cet art ne fait donc pas de plus grande merveille ? / Pourquoi lire plus loin ? Le but est atteint depuis longtemps. / Faust(us), ton esprit mérite une matière plus noble.
Un texte très écrit
Fernand-C. Danchin (première version) adopte un parti pris qui frappe d’emblée : il choisit de retranscrire les vers anglais par des vers français mesurés (des alexandrins blancs[4]) et non par des vers libres, comme le font bien souvent les traducteurs.
Mais ce choix s’avère parfois hasardeux : certains vers contiennent les marques d’une poétique plutôt classique (diérèses[5] dans Sois théologIen, Cessons d’étudIer, etc.) ; ailleurs, le traducteur se permet des licences, comme dans ce vers : Du péché la mort est le salaire ; c’est dur, où la césure intervient de manière antinaturelle après est, et qui finit abruptement sur une phrase de deux mots. Autre problème : les citations latines qui en général excèdent la mesure de l’alexandrin. Danchin, en revanche, rend bien le sens du texte ; il parvient, dans le carcan des vers, à suivre d’assez près l’original anglais. Sauf dans des expressions obscures et forcées, comme l’incipit Aux études choisis, sa version se laisse bien lire. Se laisse-t-elle dire sur un plateau de théâtre ? Elle paraît trop écrite pour cela.
Rendre un sens plus précis
La traduction de François Laroque et de Jean-Pierre Villquin a la particularité de proposer une « version longue »[6] de la tragédie de Marlowe. Pour les parties poétiques, comme la première scène, Villquin et Laroque y ont employé des vers libres. Le traducteur insère cependant ici et là un alexandrin (par exemple Et consacre ta vie à l’œuvre d’Aristote), rappelant ainsi avec les moyens du français que l’on se trouve face à un texte original en vers.
Les vers libres permettent une plus grande fidélité au texte de Marlowe. Fidélité et précision sont du reste les deux caractéristiques les plus saillantes de cette version : l’incipit, Settle thy studies, est rendu par une phrase sensiblement plus longue en français afin de proposer un sens qui soit le plus précis possible (Il faut restreindre tes recherches), quitte à perdre l’immédiateté de la formule anglaise.
Un sens plus direct
Reste la traduction de Jean-Louis Backès, basée sur la première édition de la pièce (elle laisse donc de côté les additions comiques du texte de 1616). Plus ramassée, cette version privilégie un sens clair et direct, intelligible, au détriment parfois du lyrisme et de la polysémie de l’original. Ainsi, l’incipit – aussi important pour un texte écrit que pour des paroles proférées sur une scène – devient ici Sache où tu vas, Faustus : si l’on perd en exactitude, on gagne sans doute en impact sur l’esprit du spectateur-auditeur. Enfin, d’une manière générale, le texte de Backès rend un son plus contemporain que les autres versions. C’est pour ces raisons que le metteur en scène l’a choisie comme texte pour la scène (il abandonne ainsi les additions comiques de la « version longue » de 1616).
Florent Lézat
Lire aussi l’article Dans l’atelier du metteur en scène (rubrique Textes)
[1] La Tragique Histoire du Docteur Faust, trad. de Fernand-C. Danchin, Les Belles-Lettres, coll. Classiques en poche, 2004.
[2] Le Docteur Faust, trad. de François Laroque et de Jean-Pierre Villquin, GF-Flammarion, 1997.
[3] La Tragédie de Faustus, trad. de Jean-Louis Backès, Imprimerie Nationale, 2001, couplée avec celle de L’Histoire de Faustus, le livret anonyme allemand paru en 1587, première apparition écrite de la légende de Faust.
[4] Vers blanc : vers sans rime.
[5] Diérèse : prononciation en deux syllabes distinctes de deux voyelles successives d’un même mot (www.cnrtl.fr).
[6] On possède deux éditions de Docteur Faustus, l’une parue en 1604 (onze ans après la mort de Marlowe), l’autre en 1616. Or, la seconde édition comporte 676 lignes de plus que la première, tandis que quelques lignes de celle-ci ne se trouvent pas dans celle-là. Selon François Laroque, « les additions du texte B [la seconde édition] sont de la main d’auteurs mercenaires spécialisés dans les raccords, les additions et les collaborations » (« Note sur le texte » dans Le Docteur Faust en GF-Flammarion, p. 39). On connaît l’un des auteurs de ces additions comme un « spécialiste des intermèdes comiques et il était parfaitement à son affaire pour broder sur les différents épisodes des frasques de Faust, que ce soit à la cour du Pape à Rome ou à celle de l’Empereur lorsqu’il est aux prises avec Benvolio […] ou avec un maquignon ou un charretier » (ibid.). François Laroque ajoute que « la collaboration entre auteurs était […] une pratique courante à cette époque et elle avait pour finalité, non pas la publication mais la mise en scène d’un texte écrit et pensé pour et en fonction du théâtre. […] En l’absence d’un texte canonique qui fasse autorité, la pièce de Marlowe a pu être alors traitée comme un canevas génial sur lequel des collaborateurs ont certainement brodé pour y ajouter un certain nombre d’effets spéciaux, de scènes grotesques ou satiriques, le tout visant avant tout à séduire les foules dans un climat de concurrence effrénée entre les théâtres publics à Londres » (ibid., pp. 40-41). Ces citations un peu longues permettront de mieux comprendre le choix effectué par Victor Gauthier-Martin et son travail à partir de la traduction élue.



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