Journal de bord
2 décembre 2010
Monsieur chasse !
Robert Sandoz est metteur en scène. Depuis le 22 novembre, il a réuni son équipe pour les répétitions de Monsieur chasse ! qui se jouera, salle François-Simon, du 14 janvier au 5 février 2011. Pour L’envers du décor, il tient un journal de bord de sa création. Dans les coulisses de Feydeau.
Je t’aime moi non plus
Aujourd’hui (21 décembre), le décor est monté sur le plateau. Il y a bien sûr des finitions, des corrections, des modifications, des satisfactions.
L’équipe de construction a su concrétiser les aspirations de Nicole. Dans ce concert de «ion», une dissonance pourtant.
Le décor est simple et impressionnant. C’est beau et cela permet le jeu. Les acteurs étaient impatients de découvrir leur environnement, pour ne pas dire leur nouveau complice de jeu.
Dans cet enthousiasme débordant, je reste en retrait. Je ne suis pas un garçon à la joie très expressive. Mais j’aimerais. Je connais ce sentiment ambigu, je l’ai déjà vécu. Je suis le seul secrètement à détester ce décor.
Chaque fois que je reçois un décor, je le déteste. Il n’est forcément pas ce que j’attendais. Il n’est forcément pas ce que j’ai travaillé. Il n’est forcément pas plié à mes désirs. Il a sa personnalité propre, son indépendance.
Alors, moi je dois résoudre. Je vais passer des jours à résoudre. Je vais courber ou demander à le modifier, c’est selon. Mais on va se pousser l’un l’autre à être meilleur.
On va s’obliger à sortir de la complaisance d’être juste soi, pour entamer l’aventure d’être ce que l’autre fait de nous. Nous sommes en chemin vers la complexité et sa richesse. On invente une complémentarité.
Et c’est pourquoi je te déteste décor. Tu ne me laisse pas de repos. Tu es mon amour.
Etiquettes
Il y a quelques années, j’aurais ri au nez à celui qui m’aurait prédit ma rencontre avec Georges Feydeau.
J’avais mon étiquette de jeune metteur en scène de théâtre contemporain audacieux à défendre.
J’ignorais que ma soif de découverte me conduirait jusqu’à franchir la frontière de préjugés que j’avais pour le genre.
En lisant Georges Feydeau, j’ai réalisé ma principale erreur. Celle que nous faisons tous quand nous évoquons le vaudeville. Nous réduisons les variations, les époques, les styles d’un genre à un terme générique.
Le sens du mot «vaudeville» devrait donc être vague, mais nous le ressentons comme très précis. Le nom est devenu étiquette pour classer.
Les variations sont encore plus ignorées quand on dit «un Feydeau». Voici qu’un auteur, qui lui aussi a connu moult périodes, résume à lui seul un genre. Ce terme très générique enferme au lieu d’ouvrir.
Comme Picasso, Feydeau a des périodes. Au sein de chacune, il s’amuse en plus à détourner les codes et les attentes. Il cherche à coller au maximum à son temps. Il utilise toutes les formes de la comédie pour atteindre son but.
Chaque pièce se retrouve avec son caractère propre et aucune n’est équivalente.
Au début des répétitions, j’étais fier de connaître cette évidence, de dire que l’on ne m’y reprendrait plus. Et au fil des jours, me voici à nouveau bouleversé dans mes certitudes.
Chaque acte me semble une nouvelle pièce. Par ici de la comédie d’observation, par là du comique de situation, ici encore quelque chose, mais que je ne comprends pas encore.
A l’image de nos échauffements qui restent cohérents bien que l’on passe de la danse à la chansonette puis au Haka puis à l’opéra, Monsieur chasse ! s’éclate devant mes yeux tout en restant une unité.
Alors, on fait ce que l’on a toujours fait, on prend réplique par réplique et on cherche le chemin. Un sentier qui n’est guidé par aucun a priori et qui n’invente pas pour inventer.
On travaille ce texte comme n’importe quel autre. Quels détours pour en arriver là, à cesser d’être pris au piège des étiquettes. Mais on ne m’y reprendra plus.
L’an prochain je monte un Shakespeare.
Portrait Rob’oz par Pierrine Poget
« Très bien, très bien, une ou deux petites choses, là. »
Il l’aura dit mille fois. Toutes les indications de jeu commencent ainsi. Clôturées par un : « Voilà, c’est ça. Encore une fois ? »
Tandis qu’il suit le jeu, il porte à sa bouche des objets divers (canne, cuillère, pot de café, écrevisse et autres accessoires) avec une préférence pour une sorte d’appeau-hochet en bois qui fait un bruit de sabots.
Enfin, l’autre jour, se tournant brusquement vers l’un de nous et lui tendant une pince à documents, il souffle :
« Prends-la, parce que moi je la mets à la bouche, je me pince et je me fais mal. »
On voit une petite blessure au dessus de sa lèvre. Parfois c’est simplement sa fille qu’il tient sur ses genoux.
Mais depuis qu’on a attaqué l’acte II, il se tient très tranquille sur sa chaise. Ce matin il dit :
« Il y a une découverte profonde pour moi dans cet acte II de Feydeau, vraiment je suis ébranlé. Je croyais que ça allait être le grand moment de vaudeville et pas du tout, pas du tout. »
Souvent, il nous raconte une histoire, ou plutôt, il nous redonne comme un conte ce que Feydeau a mis dans les répliques. Ainsi, commentant un déplacement de Madame Latour :
« Elle tourne : c’est sur un jour… Pendant qu’elle tourne, il y a une ellipse : … on a fait l’amour avec Fernando et on s’est fait pincer. Maintenant : La fête est finie. Voilà pourquoi elle s’arrête de tourner. Voilà pourquoi elle ramasse les écrevisses. Parce qu’elle a fini concierge. C’est ça l’histoire. »
Il réfléchit pour nous à haute voix :
« C’est rare que Feydeau vous laisse la même chose pendant cinq ou six répliques. Quand vous avez l’impression d’être installé depuis longtemps dans quelque chose, c’est forcément qu’on a loupé un virage quelque part. »
Nous essayons de trouver cette mobilité qu’il désire, sans troubler la clarté du jeu.
« Très bien. J’interromps juste encore une toute petite fois. »
Et ainsi de suite… Nous avançons bien.
Cha cha cha
Nous avons un mois de cha cha cha dans les jambes. Les danseurs maîtrisent maintenant l’enchaînement des figures et s’essayent à mettre le texte sur cette partie dansée. « Pivot à gauche, ouverture, épaule contre épaule, carré » d’un côté, de l’autre.
– Mais très volontiers, comtesse. – Là ! deux mesures pour rien.
Ce sont deux vocabulaires qui se rencontrent. Cette rencontre parle de notre travail. On dit que le cha cha cha tient pragmatiquement son nom du frottement des pieds des danseurs sur le sol. Mais le frottement c’est toute une affaire, c’est une science même, celle de savants tribologues !
Nous, plus humblement, cherchons continuellement à affiner des rapports : entre le tempo de la phrase et celui des corps ; entre notre époque et ses images, et celles de Feydeau ; entre la volonté du metteur en scène et son expression ; …
Pour que ces efforts ne se muent pas en une gesticulation, pour accéder à une souplesse, maîtrisant à la fois le tracé de chaque scène et l’énergie du jeu, nous alternons sans relâche travail technique (découpage et distribution des gestes, des éléments de la phrase, des regards, des intensités sonores) et phases de jeu.
Il est intéressant de noter que très souvent le rire survient lors du passage d’une phase à l’autre, dans le face à face presque intact de ces deux dimensions. La justesse du ton est à trouver au point de contact entre ces deux modes : l’exécution de la partition et son interprétation.
Ce délicat rapport évoque celui qui lie les danseurs : pressés l’un contre l’autre, mais l’un guidant l’autre, imperceptiblement, exprimant dans le même mouvement la retenue et la sensualité.
C’est exactement la même chose pour nous : pression et relâche vont main dans la main ; tout ce qui sert d’appui au jeu libère le jeu, l’allège car ce qui est joué par le corps, ou ce qui est inscrit dans l’espace n’a plus besoin d’être signalé par la façon de dire le texte.
Dans ce Feydeau où chaque réplique pointe simultanément dans plusieurs directions, il est essentiel que la profération du texte ne prenne pas en charge seule tous les niveaux de sens.
Il faut absolument mobiliser d’autres ressources pour construire ces niveaux : la force des accessoires, la présence du corps, la réaction des partenaires de jeu, l’environnement, la rythmique… de sorte que l’acteur, libéré de certaines « obligations » envers le sens, dispose d’un véritable espace de jeu.
Faute de quoi le poids du texte écrase le plateau et nous échouons à faire du théâtre.
Deuxième semaine : se tromper, juste
J’ai décidé d’avancer parallèlement sur l’acte I et sur l’acte III. Toujours à la poursuite du sentier logique dans cette jungle d’enjeux. Avancer dans l’acte I, c’est logique. Pour débroussailler, la chronologie reste le meilleur outil. Alors pourquoi cet empressement pour l’acte III ? Evincer l’acte II est illogique, sans parler du fait que c’est le plus mouvementé. Il contient 70 franchissements de portes, selon les calculs de Henry Gidel.
Dans le dispositif scénique que nous proposons, l’acte III est le plus contraignant pour les comédiens et pour Feydeau. Je veux donc tester rapidement si l’idée tient le plateau. Je veux dire par là qu’une idée, pour qu’elle soit pertinente au théâtre, doit selon moi non seulement émaner du texte, mais aussi offrir du jeu au comédien. Cela, on ne peut jamais le prévoir. Les répétitions nous l’apprennent.
Donc, plutôt que de me retrouver dans un stress de première imminente en train de modifier toute ma mise en scène et ma scénographie, j’ai préféré affronter mon idée immédiatement. Cela demande une grande dextérité aux comédiens qui doivent d’une demi-journée à l’autre se situer dans un nouveau contexte, avec de nouvelles pressions qu’ils doivent accepter abstraitement puisqu’elles se déroulent dans l’acte II.
Résultat des courses de la deuxième semaine : mon idée tient la route, il était inutile de faire l’acte III si vite. Je me suis trompé. J’ai demandé à mes comédiens un effort inutile. Vraiment ? Somme toute, nous voilà rassurés. Dormir mieux la nuit, c’est déjà pas mal…
Mais autre chose s’est produit. En affrontant si vite les résolutions de l’acte final, en devant situer l’aboutissement, en le rendant clair pour chacun, nous avons fait surchauffer nos cerveaux. Nous avons affronté le plus gros problème : être à la fois clair, drôle et intéressant jusqu’à la dernière parole. Nous avons acquis un but.
Olivier, quand il nous donne notre cours quotidien de cha cha cha en guise d’échauffement, dit toujours qu’il est plus facile de tourner si le regard n’est pas sur nos pieds, mais au lointain, bien en face. Eh bien nous sommes prêts à pirouetter, car notre regard a un horizon précis. L’acte III est notre ligne bleue des Vosges.
Mercredi 24 novembre : a-phone.
Apple sort ces jours une nouvelle gamme de metteurs en scène et c’est une révolution. Il s’agit de l’a-phone.
Issue des laboratoires de recherche sur l’état grippal avancé, l’idée est simple et brillante puisque ce nouvel appareil se situe entre le metteur en scène et le téléphone portable. L’a-phone a une autonomie très limitée, mais il est fourni avec sa batterie pharmaceutique. Les comédiens se collent l’a-phone à l’oreille pour s’entendre murmurer leurs indications de jeu. Il a bien sûr ses accessoires tendances, tel que sa fourre de protection « bonnet-écharpe-doudoune » et ses sonneries toussives telles que le « méga-grave raclé » ou le « mais on égorge un chiot ? ».
Bien sûr, il faut les acheter séparément. Une seule ombre au tableau pour les fans d’apple, le design. Déjà que laissant à désirer de ce côté dans sa version basique, avec son nez rouge et craquelé et ses yeux vitreux, l’a-phone ne fait pas l’unanimité.
Mais il n’y a pas de doute qu’après avoir révolutionné le micro-ordinateur, Apple va bouleverser une fois de plus le rapport du comédien avec son metteur en scène, faisant de ce dernier un compagnon complice que l’on souhaite avoir toujours sur soi. D’ici peu la fièvre va contaminer tout le monde et des a-phones vont apparaître dans notre chère équipe.
Mardi 23 novembre : brouillon.
Hier, après la lecture, j’ai décidé de répéter immédiatement sur le plateau. Habituellement, on travaille un moment à la table. C’est-à-dire, assis, à creuser le texte et ses intentions, ses enjeux, sa langue, ses exigences. Je prends un peu tout le monde de court, mais je crois que Feydeau écrit aussi avec la scène et donc j’ai besoin d’elle pour le lire. On cherche, on trouve.
Mais quelque chose nous échappe, nous éloigne du but. Mes excellents comédiens explorent, doutent, inventent mais restent perdus. Je les respecte trop. Je veux tout de suite faire de l’art et inventer de la poésie. Il faut être plus humble.
Donc depuis ce matin, on est revenu à la réalité. On s’est retroussé les manches et on abat le travail. Les phrases. Les mots.
Les positions. Juste trouver le chemin du sens. Consciencieusement, marquer chaque virage, être l’aiguille du sismographe. On en éprouve énormément de plaisir.
Lundi 22 novembre : comédiens.
14h. Cela fait 186 jours que je ne suis plus entré dans un théâtre pour y travailler avec des comédiens. Cela fait un peu plus de six mois qu’une vie privée totalement épanouie m’éloigne de mon travail. Cela ne m’était pas arrivé depuis… 20 ans. 7305 jours.
Alors, il y a un peu d’appréhension, je ne suis pas préparé comme à l’ordinaire. Je suis un peu impatient. J’ai un peu trop lu. J’ai un peu retourné les problèmes dans tellement de sens qu’ils sont restés des problèmes. Et j’attends. J’attends ce miracle qu’est le corps et la présence du comédien. Pour que se révèlent des pistes nouvelles, des lieux inexplorés en six mois de théorie.
Mais je n’ai pas le temps de me poser de questions, car pour cela il faut la solitude. Et là, on s’occupe de moi. L’équipe de Carouge est là quasiment entière à la gare. Ils accueillent, les comédiens, la scénographe, le créateur sonore… Ils sont jovials. Quelques bises dans le sous-voie et direction mon appartement avec mon chaperon. Installation éclair et mon chauffeur me mène à Vernier voir le décor achevé. Une construction alliant sens et ludisme. Puis, mon gardien du temps me rappelle à l’ordre et me largue devant un restaurant où manger en moins de 30 minutes.
Là, je suis seul, mais je suis trop fasciné par le théâtre de quelques ouvriers occupés à draguer deux inconnues. Je ne connaîtrai jamais leur fortune, la répétition m’appelle.
Et nous voici, plus d’une vingtaine pour la présentation du projet et une première lecture.
Moi, j’ai passé une journée à avoir un petit rire nerveux, à me sentir trop chanceux. Chanceux d’être accueilli si bien. Chanceux d’avoir des comédiens, pour les miracles.
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