Journal de bord

2 décembre 2010

Docteur Faustus

Juliette Maugard est assistante à la mise en scène de Victor Gauthier-Martin. Après le 104, à Paris, la troupe de Docteur Faustus a investi la salle François-Simon. Pour le Théâtre de Carouge, elle nous relate, jour après jour, l’ambiance des répétitions. Entrez dans l’envers du décor !

Mercredi 27 octobre

Arrivée de Guillaume Lévêque, le dramaturge. 14h : on continue à travailler avec la chorégraphe Caroline Marcadé  certaines scènes car elle s’en va demain et nous voulons profiter au maximum de sa présence. On retravaille aussi le banquet, l’acte V. 20h : filage. Il dure 2h10. C’est mieux. C’est mieux à tous points de vue. Enfin, on a l’impression que le spectacle prend vraiment corps, que l’univers imaginé par Victor commence à exister, que le récit se raconte. Les acteurs ont trouvé une liberté, une confiance qui fait plaisir à voir.

Mardi 26 octobre

13h-14h : compte rendu des notes sur le filage de la veille. Beaucoup de choses à dire. Les actes I et II sont maintenant bien en place. Mais il y a eu beaucoup de ratés sur les trois autres actes, que nous allons maintenant retravailler.

Caroline, la chorégraphe, a aussi des remarques à faire sur les corps, qui dans certaines scènes ne sont pas encore assez stylisés, ou précis dans leur mouvement. Avec Victor et les comédiens, elle retravaille les sept péchés capitaux et certains changements de scène afin de resserrer au maximum et d’acquérir une fluidité, afin qu’il n’y ait pas de heurt dans la continuité du récit. 20h : filage. Il a mal démarré et Victor préfère l’arrêter.

Lundi 25 octobre

9h : on commence tôt aujourd’hui car la technique ne travaillant pas ce matin, Victor a décidé d’ajouter un service pour les comédiens, afin de terminer l’acte V.
Essai des images de rails de coke projetés à l’écran plutôt convaincant. Projection des visages de Clémence (qui joue Hélène) et de Shlomit (qui joue le vieil homme) plutôt convaincante ; on retrouve plus ou moins les images qui nous avaient séduits quand nous répétions à Paris. Scène de Faust avec Hélène et le vieil homme. Là encore, c’est un combat que livre Faust, combat entre deux pulsions contraires, l’aspiration à la beauté (qui conduit dans une impasse voire à l’anéantissement) et aspiration au rachat et à la paix (symbolisé par le vieil homme, sorte d’envoyé de Dieu). Victor demande donc à Philippe de faire ressortir la violence de ce déchirement, le coût du refus d’aller vers Dieu, qui conduit Faust au sadisme, puisqu’il demande pour la première fois à Méphisto de torturer quelqu’un (en l’occurrence une vieille femme). Cela passe aussi par un travail très précis d’adresse du texte. À qui cette phrase est adressée ? Au public, à Hélène, à Dieu, à Méphisto, à lui-même.  Puis nous passons l’après-midi à faire des raccords acte IV / acte V, c’est-à-dire régler les changements des éléments du décor entre deux scènes ou deux actes.

20h : Caroline (la chorégraphe) est arrivée. Filage de l’ensemble de la pièce. Victor, dictaphone en main, pointe ce qui va et ne va pas. Durée : 2h22. C’est beaucoup trop long. Il est 23h. On s’arrête là. Victor décide de donner ses notes seulement le lendemain car il en a au moins pour une heure !

Samedi 23 octobre

Un seul service, c’est-à-dire quatre heures, de 14h à 18h, car nous sommes samedi. Et l’équipe doit se reposer ! On attaque la grande scène de l’Empereur. Charles Quint, qui a entendu parler des exploits de Faust, l’invite à sa cour. Mais il ne faut pas se tromper sur les enjeux de la scène : c’est une scène politique, de démonstration de pouvoir. Victor insiste auprès des comédiens, notamment Thibaud qui joue l’empereur, pour qu’il fasse ressortir cet aspect politique des choses, mais marque aussi bien la comédie que jouent les puissants devant leur peuple (Victor parle de la mise en scène médiatique des rencontres de chefs d’État : convention des sourires et accolades de façade, applaudissements de bon aloi…). La lumière est trop sombre. Victor veut un plein feu qui fasse écho à la lumière crue et un rien vulgaire des plateaux télés.

Voilà, c’est fini pour la semaine. Les yeux sont relativement cernés et le dimanche ne sera pas de trop pour se reposer. Mais puisque nous avons enfin une soirée de libre : nous en profitons pour aller tous manger un bon hamburger et boire quelques coups !

Vendredi 22 octobre

14h : nous débutons l’acte III, la scène que nous nommons scène des Dragons. Faust y fait le récit du voyage qu’il vient d’accomplir, il se tient debout sur un char, conduit par deux dragons qui sont les Méphisto. Victor a imaginé un dispositif  qui se déroule à la fois sur le plateau et sur les écrans (où nous voyons les visages des comédiens dans un autre décor). Là aussi, il s’agit d’un dispositif vidéo assez complexe, qui utilise ce qu’on appelle la technique de l’incrustation et qui donne parfois des boutons aux acteurs ! La scène, très narrative, paraît un peu longue. On décide de couper quelques phrases ici ou là. Puis nous passons à la scène du Pape, grande scène de démonstration de force. Le Pape Adrien humilie Bruno, placé par l’Empereur son ennemi, et qui a voulu prendre sa place. On verra par la suite que sa victoire sera de courte durée en raison de l’intervention de Faust. Alban, qui joue le Pape Adrien, revêt pour la première fois son costume. Victor lui demande d’être plus autoritaire, plus fanatique, plus violent.  Travail sur la scène du Banquet, où Faust, invisible à tous, se moque du Pape et des cardinaux en leur jouant des tours. C’est la cata, l’image à l’écran est pourrie (pas assez de lumière), les « tours » ne sont pas drôles. Mais nous sommes un peu à court d’idées. Il faudra revenir dessus.

Jeudi 21 octobre

14h. On se remet à la scène du pacte. Julien (le vidéaste) a travaillé dans la matinée et fait des propositions à Victor. Puis on passe à l’arrivée « fracassante » de Lucifer et de ses sept démons, les sept péchés capitaux. C’est une scène complexe techniquement : interactivité  du jeu avec la musique, avec les caméras, inconfort des positions pour les comédiens, accessoires et costumes à gérer dans un espace très réduit (trois acteurs cachés dans un praticable !). Mais les comédiens s’en sortent bien. On retrouve les tableaux chorégraphiés par Caroline Marcadé. De plus, grâce à la lumière de Pierre, les images projetées à l’écran deviennent vraiment puissantes : évocation de l’enfer de la prison, d’un univers sexuel et décadent. Quelque chose de plus inquiétant qu’un simple petit show. C’est tout à fait vers ça qu’il faut aller.

20h-23h : filage des actes I et II. Il y a beaucoup de « ratés ». Victor décide d’en faire un deuxième. Et bien lui en a pris car il est nettement mieux. On tient même là quelque chose d’assez cohérent. Les acteurs sont plutôt contents. Ça fait du bien !

Mercredi 20 octobre

14h : une classe de collège (des suisses allemands apprenant le français) vient assister à une heure de répétition. Victor leur expose brièvement d’où il est parti pour monter ce texte, le dispositif scénique et la teneur de la scène à laquelle ils vont assister. Acte II, première scène. La grande scène charnière de la pièce : la scène du pacte de Faust avec le diable. Victor l’a conçu comme une opération chirurgicale à laquelle se soumettrait le protagoniste, avec tout ce que l’imagerie médicale peut avoir d’effrayant dans son aspect clinique, et tout un rituel qui doit être au moins aussi inquiétant qu’un rituel satanique à l’époque de Marlowe.  Beaucoup de problèmes techniques à régler avec la vidéo. Difficultés des placements des comédiens par rapport à la caméra, car il faut être extrêmement précis, faute de quoi l’image n’est pas au rendez-vous. Interrogation également sur le sens et la pertinence des images projetées. Victor n’est pas convaincu par la proposition de Julien (le vidéaste) sur l’image du divertissement (une image psychédélique évoquant ce qui se produit dans le cerveau lorsqu’on s’injecte de la drogue). Problème également des accessoires qu’il faudra régler avec Jean-Baptiste, le scénographe (comment arrive le sang dans le tuyau, comment faire tenir le « crachoir » où Philippe pose son bras…)

Mardi 19 octobre

9h-13h : la matinée est consacrée à la technique. Victor, au vu du filage de la veille, donne ses indications au créateur lumière, au scénographe, au vidéaste, au régisseur son. Pendant ce temps, on installe les projecteurs qui vont servir à la lumière du spectacle. C’est un gros boulot.

14h : arrivée des acteurs. Note de Victor sur le filage de la veille et annonce du programme de la semaine. On va parcourir de nouveau la pièce dans l’ordre chronologique et repréciser à la fois toutes les intentions de jeu, le sens de chaque scène, et retravailler bien sûr les mouvements dans l’espace.  Acte premier, scène première : monologue de Faust qui ouvre la pièce. Victor le voit comme un homme qui cherche à sonder ici et maintenant ce qu’il cherche à conquérir, l’expression d’une pensée en mouvement ( médiocrité des limites que nous impose chaque domaine du savoir, de la philosophie à la médecine en passant par le droit, désir de Faust de dépasser les limites de l’ordre établi, et raison pour laquelle il veut aller au-delà et se lancer dans les sciences maudites). Cela veut dire, en termes d’indication de jeu et de mise en scène, que le comédien doit être actif dans sa pensée et non pas réflexif, l’adresser le plus possible au public, trouver la limpidité de ce qui se dit, nous faire percevoir toute l’ironie et la morgue du personnage. Mais c’est un monologue difficile et qui demande une grande acuité de pensée et de concentration et Philippe a encore du mal à trouver ses marques.  Puis nous enchaînons sur les scènes suivantes et finissons de parcourir le premier acte. Pour la première fois, les Méphisto portent leur costume, de longues capes noires. Forte impression, car cela amène à la fois quelque chose de très stylisé et d’assez inquiétant.

Lundi  18 octobre

13 h : arrivée de toute l’équipe dans le lieu. Le décor est déjà en place et nous sommes assez impressionnés par l’effet qu’il produit sous la lumière crue des projecteurs. Victor, le metteur en scène, n’est cependant pas convaincu par l’emplacement et l’orientation des écrans dans l’espace. Il faudra revoir ça. Après-midi : filage de l’ensemble de la pièce pour que les comédiens puissent prendre leur marque dans ce nouvel espace et pour Pierre, le créateur lumière. Autant dire que c’est la catastrophe ! Les intentions de jeu sont noyées par les problèmes techniques (mouvement des éléments du décor, interactivité avec la vidéo), le rythme est mou, les acteurs paumés ! Bref, il y a encore du boulot. Mais ça nous a permis de réaliser notamment qu’il faut jouer beaucoup plus à l’avant scène du plateau, pour rapprocher les acteurs des spectateurs.

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