Acteurs

8 décembre 2010

« Que ne peut l’artifice et le fard du langage ! » (Corneille, La Place Royale)

Impressions post-stage. Brigitte Jaques-Wajeman revient sur la semaine de stage pour comédiens professionnels autour du vers.

V

oilà plus de trois semaines que le stage « L’alexandrin dans tous ses états » a eu lieu dans la salle de répétition du Théâtre de Carouge. J’avais proposé aux candidats (ils étaient une quinzaine) de travailler sur deux Racine (Iphigénie et Mithridate) et deux Corneille (La Place Royale et Suréna). Le retour à Paris et d’autres aventures m’ont empoignée trop vite, sans me faire oublier, toutefois, l’intense plaisir éprouvé pendant cette belle semaine. J’ai été frappée par l’écoute et le travail passionné des acteurs. J’avais vu grand au début : j’espérais qu’ils pourraient jouer deux scènes choisies parmi ces quatre pièces, mais nous n’avions qu’une semaine et c’était sans compter le temps de comprendre d’abord dans quelle direction  ils allaient travailler et avec quels partenaires, puis celui de s’exercer aux fameux principes de diction, enfin de s’approcher au plus près de la profondeur et de l’extrême subtilité des situations de chacune de ces scènes ; le temps de travail pour apercevoir, approfondir  les possibilités du texte et tâcher d’en trouver la traduction corporelle,  a rendu souvent impossible un tel programme. Dès lors, les acteurs ont surtout  travaillé une grande scène tout en donnant parfois la réplique à d’autres. Les journées étaient bien remplies et fructueuses !

Pièces peu montées
Nous avons ensemble découvert l’intérêt puissant des deux pièces de Racine, qui sont peu jouées, et singulièrement Mithridate, que nous étions prêts à monter tous et tout de suite dès la fin du stage ! De même j’ai été heureuse de la découverte enthousiaste de Suréna par la majorité des acteurs, qui en ont donné plusieurs scènes.  Il s’agit de la dernière tragédie de Corneille, la plus mélancolique, la plus désespérée, la plus érotique peut-être, que je prépare à Paris pour janvier/février au Théâtre des Abbesses. J’espère qu’ils viendront la voir.

Ils ont tous fait l’expérience de l’énergie physique que l’alexandrin respiré et scandé oblige à déployer.

À la fin du stage, nous avons échangé quelques propos qui m’ont confirmée dans la  nécessité de ce type d’atelier. Sans doute faudrait-il proposer  une ou deux semaines supplémentaires pour assurer les acquis et permettre aux comédiens, aux metteurs en scènes et aux professeurs qui viennent suivre de tels stages de mettre en jeu sans crainte leurs nouvelles connaissances !

Le corps vibrant de la parole
La plupart des participants, interrogés sur l’intérêt qu’ils avaient trouvé dans cette semaine de stage, ont tiré un grand profit  des principes de diction de l’alexandrin (établis par François Regnault et Jean-Claude Milner dans leur livre Dire le vers, qui est maintenant un classique). Ces principes, appliqués immédiatement, leur ont permis de naviguer en connaissance de cause dans cette langue familière et étrangère à la fois. Ils ont tous fait l’expérience de l’énergie physique que l’alexandrin respiré et scandé oblige à déployer ; ils ont été étonnés par les allées et venues entre, je reprends leur termes, « le mental et l’émotion » que cette langue  exige. Ils ont découvert que la forme de l’alexandrin est essentielle, car « elle porte la logique du jeu ». Ils ont parlé de « la chair de la langue », « du plaisir de la matière », d’ « un théâtre épidermique », du « corps vibrant de la parole ». Ils ont compris  qu’il ne sert à rien de lutter contre l’alexandrin, que c’est lui « qui ancre la parole », que « la langue travaille » et que « l’auteur est aux commandes ».
Tels étaient  leurs commentaires où je sentais leur rencontre vivifiante avec ce grand théâtre, sa langue singulière et leur désir de continuer cette exploration. Je le souhaitais à mon tour et les quittai avec amitié.

Comme Alidor dans La Place Royale de Corneille, ils avaient découvert « la liberté dans le milieu des fers ».

Brigitte Jaques-Wajeman

Thibault Perrenoud et Sophie Daull dans "Nicomède"

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Commentaires

  1. C’est vrai, expérience physique et charnelle de l’alexandrin qui requiert une grande maîtrise technique et qui fixe un cadre dans lequel le comédien doit trouver sa propre liberté pour déplier la matière sonore du texte dans l’espace;superbe expérience avec mes 14 comparses sous l’oeil et l’oreille affutés et bienveillants de Brigitte Jaques

    Sage, le 18 décembre 2010 à 18:42




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